Dans le rétro … 1

D’habitude, à cette période de l’année, elle se rendait sur son lieu de travail en empruntant le pont Alexandre III. C’était une habitude quasi-immuable. Mais ce jour-ci il semblait fermé. Elle avait fait la moue, juchée sur son scooter. S’était dressée sur les pieds afin d’y voir plus loin. Fermé. Un panneau indiquait l’état de clôture : « Pont Alexandre III et pont des Invalides fermés jusqu’au 31/01 ». »Merde !, s’était-elle exclamé, derrière la visière de son casque. Les Invalides aussi ! Putain ! »D’ordinaire, elle prenait l’un ou l’autre. Avec une nette préférence pour le pont Alexandre III. Elle en aimait le côté clinquant, presque rococo, cette arrogance si caractéristique de l’époque où il fut construit. A côté le pont des Invalides faisait terne. Mais ce n’était pas un grand problème.Non, le problème, le vrai problème, c’était en quelque sorte le pont de la Concorde. Elle ne prenait jamais le pont de la Concorde.

 

Jamais.
Interdit.
Défendu.
Verboten.
Et tout particulièrement en cette saison.

« Interdit, mais pas tant que ça. », se dit-elle. Toujours à l’arrêt, elle jeta un œil sur sa gauche. Elle était déjà courte sur le timing, ce qui rendait impossible un crochet via le pont de l’Alma. Un œil sur sa droite lui confirma ses craintes : les voies sur berges étaient surchargée. Et, là aussi, le pont Royal lui semblait bien trop loin.

« Interdit, mais pas tant que ça », se répéta-t-elle. « Le problème c’est pas le pont, c’est cette putain de roue. »

La roue. La grande roue de la place de la Concorde. Installée chaque hiver. Le sale souvenir. Les sales souvenirs assassins. Elle prit un petit moment, un petit moment pour calculer..

« Ok, si je passe par la Concorde, si je regarde bien la route, rien que la route, c’est good. Tourner la tête un peu vers la droite, se concentrer sur les bagnoles, sur les piétons, sur les pigeons ou sur n’importe quoi d’autre. Regarder en biais. »

D’un vif coup de poignet, elle tourna la poignée de l’accélérateur. Plein gaz. Si c’était fait rapidement, ça devrait passer sans encombres. Pas de raisons. Zigzaguant entre les voitures, la boule au ventre, elle s’engagea sur le pont et, gardant le regard bas, serrant toujours bien à droite, le franchit.

Elle atteignit ainsi la place de la Concorde, toujours en gardant les yeux rivés sur le bitume. Elle aurait presque pû compter le nombre de marques de signalisation.

Ne pas regarder CETTE PUTAIN DE ROUE.

En remontant la Concorde par la droite, elle en sentait la présence métallique, au coin de son regard. Elle était là, connerie circulaire, grand tas de ferraille stupide, attrape-nigauds, piège à touristes.

Ne la regarde PAS.

Au volant de son engin, elle s’engagea par la droite, serrant le trottoir. Au bout de quelques dizaines de secondes, elle l’eut dépassée. Un soupir de soulagement s’échappa de ses lèvres, nimbant la visière de buée. Elle stoppa au carrefour de la rue de Rivoli, avant de remonter la rue Royale.

« Crétine, se dit-elle, tu vois, ça n’était pas si compliqué que ça. C’est juste un attraction de foire – et éphémère, en plus – pas de quoi en faire une jaunisse, putain ! »

Revigorée par cette épreuve dérisoire mais, pour elle, tellement significative, elle accéléra à nouveau, le cœur plus léger.

Et alors.
Alors, seulement.
Grisée par son succès.
Enivrée de sa victoire.
Elle s’accorda un coup d’œil.
Juste un, d’accord ?
Un coup d’œil dans son rétroviseur..

Et alors.
Alors, seulement.
Elle la vit.
La roue. La putain de roue.
Et elle vit.
Elle vit qu’ils étaient en train de la démonter.
ILS DÉMONTENT LA PUTAIN DE ROUE.

Et alors.
Alors, seulement.
Les souvenirs affluèrent.
Les souvenirs refoulés, cachés, faussement oubliés.
Ils lui sautèrent au visage.
La rencontre au pied de la roue, dans la file d’attente.
Thierry.
Thierry et ses yeux noirs.
Et leurs années de bonheur.
Et le retour de cette roue chaque hiver.
Tel le tic d’un chronomètre.
Tel le tac d’un métronome.
Et leur rituel incontournable.
Perchés au dessus de Paris.
La nacelle qui oscille.
Et elle qui a peur.
Et Thierry qui rigole.
Encore et encore.
Et l’anneau de fiançailles.
Au dessus de Paris.
« Un cercle pour un cercle », lui avait-il dit.
Et le vent froid du nord.
Qui fait bouger la nacelle.
Et Thierry qui rigole.
Encore et encore.
Et Thierry qui meurt.
Comme ça, sans prévenir.
Le téléphone qui sonne.
Encore et encore.
La nouvelle qui tombe.
Comme le couperet de la guillotine sur la place de la Concorde.
Et tout ce chagrin.
A en vomir des sanglots.
A en hurler des regrets.
A s’en crever les yeux, pour ne plus voir le soleil.
Ni les yeux noirs, ni la roue.
La putain de roue qui tourne et qui tourne.
Et encore et encore.

Ses yeux s’étaient soudainement remplis de larmes. Le temps s’était comme figé. Elle ne l’avait pas vu, ce putain carrefour, ni ce putain de feu rouge. Elle n’en avait même pas eu conscience, lancée qu’elle était, à soixante-six kilomètres heures.

Elle n’eut même pas conscience de ce qu’il se passait, immobile qu’elle était, noyée dans ses souvenirs.

La fourgonnette arrivait par sa gauche. Elle la percuta de plein fouet et s’en alla en l’air.  Comme un moment de grâce, tournoyant dans le ciel.

Avant de heurter le bitume. Poupée disloquée, brisée, broyée.

Et alors.
Alors, seulement.
Malgré la douleur qui l’inondait.
Elle tenta de tourner la tête.
Pour un dernier regard sur la roue.
Mais elle n’y arriva pas.
La tête tournée vers le ciel.
La visière pleine de larmes.
Tandis que des gouttes d’eau s’abattaient sur Paris.
Elle ferma les yeux…

ILS DÉMONTENT LA PUTAIN DE ROUE.

 

 

Retro 1 R&J

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Gi dit :

    Très beau ! biz

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